Depuis un siècle, des chercheurs traquent une mystérieuse météorite fantôme (qui n’a peut-être jamais existé)
Pendant plus d’un siècle, scientifiques et aventuriers ont traqué dans le désert mauritanien ce que l’on pensait être la plus grande météorite jamais tombée sur Terre. Les dernières analyses ont définitivement clos le dossier.
En 1916, le capitaine de l’armée française Gaston Ripert profite d’une période de convalescence dans la petite ville de Chinguetti, en Mauritanie, après avoir été blessé au combat. Isolé aux portes du Sahara, il entend des habitants discuter d’un énorme bloc de fer niché au cœur des dunes. Intrigué, il convainc un homme de le guider jusqu’à l’endroit où se trouverait ce que les badauds appellent «le fer de Dieu».
Après une nuit éprouvante de voyage à dos de chameau, le soldat se retrouve face à ce qu’il décrit comme un immense édifice métallique, d’environ 100 mètres de large selon ses estimations. Fasciné, il ramasse un fragment de roche, preuve tangible de cette découverte hors norme –du moins, c’est ce qu’il croit.
La guerre terminée, le fragment est analysé par les scientifiques, qui l’attribuent à une météorite. L’annonce fait grand bruit et les spécialistes du monde entier se questionnent sur l’origine de ce vestige spatial. Tout au long du XXe siècle, aventuriers, chercheurs et chasseurs de trésors multiplient les expéditions, sans jamais retrouver le site mentionné par le militaire, comme le rapporte New Scientist.
Pourtant, tout porte à croire que l’histoire du capitaine n’a rien d’un témoignage farfelu. Ce dernier affirme avoir observé «des aiguilles métalliques suffisamment épaisses pour qu'[il] ne puisse ni les casser ni les retirer». Une description étonnamment compatible avec les propriétés d’une classe rare de météorites: les mésoidérites. Composées d’un alliage de fer et de silicates, elles voient leur couche minérale s’éroder avec le temps, laissant apparaître des structures en forme d’aiguilles. En 1924, le minéralogiste Alfred Lacroix, membre de l’Académie des sciences de Paris, a déclaré que «si les dimensions données par M. Ripert sont exactes, et il n’y a aucune raison d’en douter, le bloc métallique serait de loin la plus grande météorite jamais observée».
Une simple colline?
Dans les années 1930, le naturaliste Théodore Monod s'empare du sujet et entreprend son premier voyage vers Chinguetti, en s'appuyant sur les indices contenus dans la correspondance de l'ancien soldat. Sur place, il enquête, interroge les habitants, épluche les archives… en vain. Après avoir consacré une grande partie de sa vie à élucider le mystère, il conclut, sur son lit de mort au début des années 1990, que Gaston Ripert a probablement confondu une colline rocheuse avec une météorite XXL. L'histoire aurait bien pu s'arrêter là.
Mais dix ans plus tard, deux jeunes planétologues décident de rouvrir le dossier. Phil Bland et Sara Russel partent à la recherche du «fer de Dieu», équipés cette fois d'un magnétomètre capable de détecter des masses métalliques enfouies sous le sable. Résultat: rien. En 2003, Phil Bland pousse l'enquête plus loin et effectue des calculs complexes sur un superordinateur pour déterminer la taille maximale d'un astéroïde susceptible de survivre à un impact avec la Terre. Ses conclusions sont sans appel: les plus grosses météorites ne peuvent excéder une dizaine de mètres de diamètre –bien en deçà des observations du militaire.
En parallèle, les chercheurs analysent les isotopes du fragment rapporté en 1916. Dans l'espace, les éléments sont bombardés par les rayons cosmiques, ce qui modifie leur signature isotopique. Les mesures permettent ainsi d'estimer la taille d'une roche spatiale. «Si cette pierre provenait vraiment d'une grande météorite, nous aurions trouvé des concentrations isotopiques très faibles», expliquent les scientifiques. Or, leurs résultats racontent le contraire. «La concentration mesurée correspond à un bloc d'environ un mètre.» La science a tranché: la météorite gigantesque n'a jamais existé.
Une fratrie se saisit de l'affaire
En 2018, pourtant, nouveau rebondissement. L'ingénieur Robert Warren se passionne à son tour pour cette météorite introuvable. En creusant le sujet, il constate que personne n'a jamais mené de prospection systématique à grande échelle à l'aide d'un magnétomètre. En 2022, il monte une expédition modeste dans le désert, avec l'espoir de trouver les fragments spatiaux, certes, mais surtout de réduire la zone de recherche –jusque-là, le travail de fouilles était titanesque. Pour l'épauler, il fait appel à son frère jumeau Stephen, astrophysicien à l'Imperial College de Londres.
Juste avant Noël, les deux frères sillonnent le désert, magnétomètre à la main, relevant des mesures tous les 50 mètres. «Cette expérience était assez incroyable, se souvient Stephen Warren. Le paysage était magnifique. Il n'y avait personne d'autre. Nous vivions une expérience passionnante, prêts à détecter des indices.» Mais la réalité vient rapidement doucher leurs espoirs: aucune trace de matière spatiale. Il leur reste une dernière carte à jouer: accéder aux données de prospection aérienne du gouvernement mauritanien.
Après des mois de requêtes, de mises en relation et de persévérance, ces informations leur sont enfin transmises en mai 2025. Robert passe alors plusieurs semaines à les analyser minutieusement, avant de se rendre sur une zone de recherche fraîchement délimitée à partir des mesures aériennes. Il traque alors le moindre signal de champ magnétique. En août, il doit se rendre à l'évidence. «Nous avons obtenu exactement les données dont nous avions besoin pour trancher. La réponse est claire: il n'y a pas de météorite.» Rideau.
Aujourd'hui, le plus gros morceau de la trouvaille de Gaston Ripert est conservé au Muséum national d'Histoire naturelle de France. Le récit du soldat apparaît désormais largement inexact. Pourtant, tous les scientifiques qui ont tenté d'élucider le mystère gardent un arrière-goût amer. «Nous devons accepter que nous n'avons pas réponse à tout», regrette Brigitte Zanda, enseignante-chercheuse au musée.
Source: Slate

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