Aoueïliyène le solitaire Par Mohamed Yehdhih Ould Breideleil (Suite)



Econewsmr - Aoueïliyène n'appréciait pas tant de bruit et l'ignorait superbement. Il ne répondait pas à la plupart de ses questions, de ses plaintes et de ses craintes. Ce n'est pas qu'il soit un fainéant ou un fataliste, bien au contraire, il est consciencieux, entreprenant et vivace mais d'esprit.

Il sait où sont ses chameaux, sait où il doit les trouver, on dirait qu'il se donnait rendez-vous avec eux. Les chameaux peuvent aller au Nord et Aoueïliyène au Sud, il les retrouvera au Sud. Ethnologue expert, il pouvait tout deviner du comportement des chameaux. 

Quand il dort, c'est le sommeil du lièvre : il dort d'un œil. La différence avec sa femme c'est que lui convertit ses pensées directement en actes, sans passer par le détour des mots. Sur ce plan, il est plus efficace et plus diligent que sa femme qui épuise une grande partie de son énergie en paroles et dans des gestes et mouvements superflus. Elle, a fait sien le slogan des étudiants français de mai 68: "Assez d'actes, des mots!" alors que pour lui "les actes n'ont pas besoin du soutien des mots" et ils sont les seuls à compter.  

Il était son opposé. Il avait le verbe rare et le geste lent mais assuré, à moins qu'une raison supérieure ne lui rendit son agilité, le métamorphosant en acrobate ou en coureur d'élite. Aoueïliyène n'était pas le bonhomme simple, ni l'homme bon, a priori. Il était, comme la plupart des bédouins, rusé et sa bonté connaissait des limites qui rarement dépassaient sa propre personne et n'atteignaient que sérieusement amorties sa propre fille. A toute demande, il avait une réponse : Non ! Par la suite et suivant les contraintes et les extrêmes obligations, cela peut évoluer vers un oui qui n'est jamais franc, pratiquement jamais prononcé, même s'il faut s'y résoudre à regret, dans la pratique.

La différence est notoire avec ce notable Tajakant, Zeïn Ould Abghari, dont on dit qu'il ne prononçait jamais le mot non, mais toujours le oui. Le oui accompagne la noblesse, le non la bassesse. La jahiliya arabe a fait prendre aux Arabes, sur cette valeur de générosité que suggère le oui, un pli indélébile, définitif, que rien, ni personne n'est arrivé à changer ou à remplacer.

Lorsque la fille de Hatem Ta'yi -le plus généreux des Arabes- fut capturée par l'armée musulmane et amenée captive devant le Prophète, ce dernier n'eut pas d'autre choix que de la libérer, de la traiter en hôte de marque et de la renvoyer chez elle avec des présents dignes de son rang.

Les Arabes de Najrane, sur l'actuelle frontière du Yémen et de l'Arabie Saoudite qui étaient chrétiens - comme du reste Hatem - exerçaient une telle fascination par leur générosité qu'ils eurent droit, au début de l'Islam, à un traitement de faveur. On dit qu'ils avaient poussé l'hospitalité au point de construire pour leurs hôtes une coupole -Quoubbatt Najrane- sous laquelle pouvaient séjourner mille personnes. On dit qu'aucun Arabe ne déposait sa selle devant la coupole de Najrane sans emporter ce qu'il demandait, quelle que soit l'exorbitance de sa requête.

Plus près de nous, l'un des mots Hassaniya les plus chargés de louanges et des plus appréciés avait été prononcé à propos d'Amar Salem Ould Mohamed Lehbib, émir des Trarza, à la fin du 19ème siècle, par Ould Manou, en hommage à sa générosité, dans un moment d'une extrême imprudence.

Amar Salem avait été battu, à la fin de son règne, par ses neveux et son armée avait été totalement désorganisée, à tel point qu'il n'était plus accompagné. Ce n'était plus qu'un individu pourchassé, se sachant, bientôt assassiné.

Ses poursuivants qui traînaient l'artiste Ould Manou étaient sur ses traces. Ils remarquèrent, étonnés, qu'après avoir uriné, Amar Salem avait mis -comme c'est de tradition pour les gens qui se respectent- ses mains sur le sol pour effectuer des ablutions de sables (teyemmoum). Le prétendant à sa succession s'exclama: "mais, il garde encore son cœur"! Ould Manou fit cette réflexion: "c'est la seule chose, en tout cas, qu'il avait l'habitude de garder".

Au 18ème siècle, le valeureux guerrier et chef Oulad M'Barek, Ould Dakhnane fut blessé dans une bataille - la dernière qu'il livra. Sa main, du fait de la blessure, était définitivement perdue et risquait, si elle n'était pas amputée, de l'emporter lui-même. Il ne pouvait imaginer, ni accepter, un instant, cet handicap qui l'empêcherait pour la vie d'user des armes, les armes, ce qui justifie son existence et sa place. Il préférait mourir. Il refusa la prescription des médecins traditionnels. Sa main commençait à sentir et les vers ne tardèrent pas à en sortir. Un véritable drame pour les Oulad M'Barek.

Un stratagème devait être trouvé pour contourner ou accrocher l'esprit chevaleresque de ce "nez dans le ciel".

On se rappela que Ould Dakhnane ne refuse jamais rien et que la seule manière de le sauver est de lui demander sa main. Le griot le plus notoire du moment composa à son intention un morceau musical inédit. 

La partition plut beaucoup à l'illustre blessé. Après la séance musicale, il demanda à l'artiste ce qu'il souhaitait comme récompense. Le griot, ayant prémédité sa demande, n'hésita pas: "je veux ta main". Ould Dakhnane pris de court, répondit : "la voilà". Les médecins procédèrent à l'ablation.

Ould Dakhnane prit alors la décision déchirante de déposer définitivement les armes et de ne plus se montrer devant les femmes des Oulad M'Barek. Il s'installa parmi les Laghlal, se mit à faire comme les marabouts, porta le loh et se mit à ouvrir les livres. Il devint un grand érudit et doubla l'ancienne notoriété d'une nouvelle, celle qui compte dans son nouveau milieu, celle de savant. Il provoqua ce mot du grand saint des Laghlal, Taleb Moustaph: "Ould Dakhnane izid bih ez-zmane " (que le campement soit augmenté de Ould Dakhnane).

Les esprits peu avertis écoutent ou déclament aujourd'hui cette chanson si appréciée, Gueouatt ariamou, sans soupçonner le don exceptionnel, le oui salutaire, qu'elle avait arraché.

Le dépôt des armes chez les guerriers n'a pas la même signification dans toutes les zones de Mauritanie. A l'Ouest, il est chargé d'une tonalité minorante, à l'Est, il peut se parer d'une certaine vertu. On dit que, quand un guerrier Id Ouaïch dépose les armes, le nombre des saints augmente, quand un guerrier Oulad Nacer dépose les armes, le nombre des savants augmente, quand un guerrier de l'Ouest dépose les armes, le nombre des brigands augmente.

Le mouvement inverse, le port des armes par les marabouts, peut s'observer, mais avec une intensité très variable entre l'Est et l'Ouest. A l'Est, il entre dans la normalité, il est fréquent chez la couche supérieure des Zouaya.

C'est particulièrement vrai chez les Laghlal qui furent à deux doigts de succéder aux Oulad M'Barek. Tout les y préparait: leur force, leur nombre et l'étendue de leur aire géographique. Mais une force est apparue subitement, les Mechdouf, pas une tribu mais une véritable armée avec son général, et les a circuités. L'organisation et surtout la discipline a manqué aux Laghlal qui ne sont pas également une tribu, mais un peuple. Après l'affrontement des deux forces, sans à proprement parler perdre leur force, les Laghlal furent tétanisés. L'ambition ne fut plus au rendez-vous. Il n'est resté que les potentialités.

Dans sa migration vers le désert parfait, Aoueïliyène a voulu associer le moins de gens possible à ce que certains peuvent voir comme un danger et qu'il considère lui comme la porte du salut. Il faut sauver les chameaux, même au prix de sa vie. C'est une énigme déjà très âgée de l'irrationalité des hommes : la richesse au prix de la vie.

Aoueïliyène a quelque raison d'être particulièrement attaché à ses biens. Ils ne lui ont pas été donnés en cadeau, il ne les a pas volés, il ne les a pas arrachés au cours d'une bataille. Ce sont des animaux qu'il a élevés avec dévouement, conscience et amour avec son père. Toute sa vie leur a été dédiée. Ils remontent, de plus, au 4ème ancêtre.

Ce 4ème ancêtre était berger chez des gens riches. Il a trouvé une fois une petite chamelonne d'un ou deux jours, mais n'a pas retrouvé sa mère. Il l'a récupérée et l'a nourrie pratiquement au biberon. Il lui faisait téter une chamelle âgée et peu violente, en la plaçant du côté du vrai fils et en évitant que la chamelle ne se retourne pour voir la petite intruse.

C'est cette petite chamelonne qui est à l'origine de tous les chameaux d'Aoueïliyène, qui sont parmi les meilleurs et les plus beaux de la région. La descendance de la petite retrouvée a été si prolifique qu'il a fallu, à un certain moment, deux ou trois bergers pour garder tant de chameaux. Selon Aoueïliyène, son père a été si maladroit que cette richesse a été dilapidée à cause de la double proximité inopportune des marabouts et des guerriers. C'est pourquoi, lui, a décidé de pousser loin et de considérer Agaregtem comme son port d'attache le plus au Sud et son repaire imprécis ce qu'il y a de plus au Nord. Fini le Tiris, fini le Gallamane, fini le Zemmour. Ce sont pratiquement, à ses yeux, des banlieues de villes.

A l'origine de cette chance inouïe du 4ème ancêtre, dit Aoueïliyène, il y a la découverte par cet ancêtre d'œufs de l'oiseau béni Rakhma, dit aussi en arabe Anough. Celui qui trouve et mange ces œufs est assuré d'une chance certaine en tout ce qui lui tient à cœur. La légende - ou la réalité - remonte à la jahilaya. Mais ne trouve pas des œufs de Rakhma qui veut. Le proverbe arabe dit: " aussi loin que les œufsd'Anough". On dit en Hassaniya, pour indiquer qu'un lieu est très éloigné ou une chose est très difficile à repérer: "Là où le R'Kham a mis ses œufs ". Il semble que cet oiseau ne dépose ses œufs que dans un endroit sûr, inaccessible et éloigné de toute vie: sur le sommet d'une montagne impossible à escalader ou dans les poches d'un désert parfait, comme la Dahna d'Arabie.

Beaucoup d'Arabes valeureux ont épuisé dans l'ancien temps leurs chevaux et leurs chameaux à la recherche des précieux œufs. Salik Ibn Salaka et Amr Ibn Ma'adi Kerib ont eu de la peine à en trouver. Encore une légende - ou une réalité - veut que Toubba'a le Grand en ait consommé, comme l'aïeul d'Aoueïliyène. La ressemblance entre l'âpre roi d'Arabie du Sud et l'arrière grand-père du chamelier ne doit pas être poussée plus loin.

Loin de tout, Aoueïliyène s'était délesté de tout, il était devenu plus léger que jamais, sans bagages, il était plus mobile que jamais. Il n'avait plus que le strict minimum. Il n'était attaché à aucun bien matériel, hormis ce qui vit. Il était sur les traces -sans l'avoir rejoint- de Diogène. Le philosophe grec, célèbre pour sa recherche d'une vie sobre et naturelle, allait, pieds nus, enveloppé de son unique manteau. Sa demeure aurait été un tonneau. Ayant vu un jour un enfant boire dans le creux de ses mains, il aurait brisé son écuelle unique en disant:" Cet enfant m'apprend que je conserve encore du superflu".

Dans son retrait des foules, Aoueïliyène est heureux et paisible. Ses chameaux sont paisibles. Ils parcourent des centaines de kilomètres sans rencontrer des obstacles, sans être dérangés par la vue des tentes et des personnes. L'Erg Iguidi, le Kaghed, le Hank et le Nord de l'Erg Chech sont un royaume qu'il a conquis sans combattre. Il n'y a pas de doute que la fortune l'a béni. 

En été, il est fixe, si l'on peut dire. Il fait boire ses chameaux, suivant l'inconstance des pâturages, par trois nuits de marche à l'aller et quatre de retour. Il n'a aucune raison de se presser, ni à l'aller ni au retour, pour parcourir les cent ou cent cinquante kilomètres qui séparent les bons pâturages des points d'eau. "Sa mère n'est pas devant et son père n'est pas derrière", comme dit le proverbe Hassaniya qu'il récite par cœur et qu'il aime rappeler. Son rythme est celui de ses chameaux, ces créatures qui seraient dévaluées si on les appelait des bêtes.   

Pensant ainsi on n'aurait pas saisi le lien intime, spirituel ou charnel qui le lie à ces compagnons de la vie, les seuls compagnons de la vie qu'il n'ait jamais perdu de vue, qu'il apprécie plus que tout, qu'il affectionne plus que sa propre famille, plus que ses amis, plus que tout ce que Dieu a créé. La famille est à leur service, les amis sont bons quand ils leur sont utiles pour aider à les faire boire, à les soigner, à les détecter quand ils sont égarés. Le monde intérieur d'Aoueïliyène, comme son univers extérieur, n'est peuplé que de chameaux. Sa préoccupation de tous les jours, de tous les instants, ce sont ces compagnons à quatre pattes. Une vie sans chameaux a un synonyme : la mort, plus grave que la mort physique, la déchéance, l'insignifiance vis-à-vis de soi-même -puisque les autres ne comptent pas- une punition divine dans ce monde-ci, un cauchemar plus atroce, plus terrifiant que ce que lui décrit parfois son marabout. Il ne l'a jamais écouté de toute façon que d'une oreille distraite parce que son esprit est ailleurs, parmi ses chameaux et parce que dans les affirmations et sermons du marabout il y a quelque chose qu'il n'a jamais compris, ni apprécié, celui-ci : les richesses ne sont rien. Les richesses englobent les chameaux. C'est une aporie, semblable pour d'autres au paradoxe de la philosophie grecque: "si un Crétois nous dit tous les Crétois sont des menteurs, pouvons-nous le croire?"

Il est toujours resté pantois, incrédule, devant les théories de ces marabouts. Un fait des plus curieux, une contradiction incompréhensible fait que quand ces marabouts l'atteignent dans ses repaires éloignés, c'est toujours pour lui demander un chameau ou deux.

Avec le temps et l'âge, il avait fini par sourire et même rire seul -il est perpétuellement seul, si l'on veut persister à croire que celui qui est parmi le chameaux est seul- de cette assertion. Et sa religion, si l'on peut dire, s'est faite exactement du contraire : les chameaux sont tout.

Étant tout, on est à leur service, surtout pas le contraire. C'est pourquoi quand ils vont au puits ou qu'ils en reviennent, il ne faut pas les indisposer, il faut les suivre à leur rythme, pas derrière eux parce que cela les presse, mais les accompagner latéralement sur le côté. On intervient uniquement pour rompre leur marche quand elle est alerte, si on constate que les pâturages sont bons. Alors, il faut pousser les interjections d'usage, leur indiquant qu'ils doivent ralentir leur avance pour brouter. S'ils n'y consentent pas spontanément, il faut courir pour se montrer devant eux, sans insister outre mesure. Ils connaissent ce qui leur convient, quand ils n'y acquiescent pas, il ne faut pas les contrarier. Contrarier les chameaux, voilà ce qui leur fait le plus de mal, de manière insidieuse, visible seulement pour les vrais connaisseurs.

Des chameaux contrariés perdent du poids et donnent peu de lait. Les chamelles risquent même de ne pas être saillies, de ne pas concevoir et, si elles sont gravides déjà, elles peuvent perdre leur fœtus, avorter.

Entraver des chameaux, c'est le sommet de l'ignorance du bon traitement et de l'élevage de ces animaux. Si on veut leur bien, si on veut les traiter correctement, si on veut les engraisser, qu'ils prospèrent, si on est simplement humain, il faut être un chameau parmi les chameaux. Des chameaux maltraités ne sont plus des chameaux, les chameaux sont les sultans des animaux il faut les traiter en sultans.

Certains disent qu'en les emprisonnant ou en les entravant, ils veulent éviter qu'ils s'égarent. Les chameaux ne s'égarent jamais.

Accompagnez-les et vous verrez qu'ils ne s'égarent pas. Quand ils s'éloignent c'est à la recherche des pâturages ou les bons pâturages, il faut les y accompagner. S'ils s'agenouillent, également, il ne faut pas les déranger. C'est pour se reposer ou pour digérer. Ils ne font rien d'inutile. Suivez-les seulement.

Aoueïliyène n'a jamais contrevenu à cette règle, dérogé à l'orthodoxie de cet enseignement transmis depuis des générations: suivre ses chameaux dans leurs déplacements, leurs pérégrinations, ce que certains appellent leurs caprices, qu'il sait, lui, être simplement leur intérêt, leur "raison", leur "droit".

Rien ne l'a jamais soustrait, ni distrait de ce devoir insistant, de cette tâche accaparante, ni famille, ni amis, ni occupations superflues.

Les amis on les rencontre rarement et on leur consacre peu de temps, le temps de parler des pâturages et des chameaux égarés. Leur donner une écuelle de lait, c'est tout ce qu'on peut faire, tout ce qu'on a et c'est ce qu'il y a de mieux. Son marabout, quand il venait le voir après trois ou quatre ans -Aoueïliyène n'est pas facile à atteindre, ni à repérer- lui répétait souvent que lors de son ascension au ciel, le Prophète avait choisi en premier lieu comme nourriture, le lait et il y a une forte présomption que ce lait soit un lait de chamelle. C'est donc une nourriture sacrée et la meilleure offre qu'on puisse faire à celui qui arrive. Sur ce point -mais c'est l'un des rares- il est en conformité avec l'enseignement de son marabout et les actes du Prophète. Les actes du Prophète, le plus sacré en est la prière. Aoueïliyène l'applique selon son occupation auprès de ses chameaux. Au lieu de cinq prières par jour, il se contente généralement de deux. Une le matin, très matinale, parce que, de toute façon, son sommeil est très léger et il est plus que matinal. Son réveil se situe à l'apparition de l'étoile du matin, lorsqu'elle s'élève sur l'horizon à l'Est et que, si on n'est pas très vigilant, on eût dit une lumière lointaine allumée par quelque intrus. Plus d'une fois guettant avec impatience sa sortie de terre, il a cru et craint une invasion humaine, la présence des plus inopportunes d'individus, à proximité, la rupture de la paix. Avant et après cette prière matinale -disons la prière d'avant le lever des chameaux - il récite ce qu'il a retenu des longues litanies, évocations et invocations que récitait à haute voix son marabout. Lui, n'élevait pas trop la voix parce qu'il craint de déranger les chameaux. Il lui est arrivé parfois de faire remarquer à son marabout qu'il devait moduler son ton pour ne pas faire lever, avant l'heure, les chameaux. Le marabout s'était toujours exécuté, par accommodement, pour éviter de créer des problèmes à son assujetti, sachant qu'en effet les chameaux d'Aoueïliyène ne doivent pas être très habitués à entendre le Coran.

La deuxième prière, Aoueïliyène l'effectuait avec moins de cérémonie, précédée et suivie de peu de liturgie. C'est la prière qu'il accomplit juste avant de se coucher.

La prière du coucher du soleil est perpétuellement ignorée. Les deux prières de l'après-midi ont besoin, pour être, exécutées d'une justification exceptionnelle. Cette justification, la seule qui peut y contraindre, est la vacuité, l'oisiveté la plus totale, mais à condition d'être joyeuse, quand les chameaux sont dans un excellent pâturage, qu'ils sont gais et tranquilles, que Aoueïliyène les voit se livrer par groupes à la lutte et à la course, que les chamelles âgées sont agenouillées totalement repues. Alors, il se livre de tout cœur à ces obligations divines. Après ces prières exceptionnelles, il loue Dieu d'une manière exceptionnelle, répétée, à haute voix. Il est au sommet du bonheur. Quand sa fille unique est avec lui sur le moment, elle participe à ces prières, sur son insistance et c'est l'unique occasion pour lui de diriger une prière, officiant en qualité d'Imam. Il lui arrive dans ces moments de bonté divine patente de lui enjoindre de dire à haute voix: Al Hamdou Lillah. C'est la principale opportunité pour lui de dispenser la bonne parole. Il y en a une autre: quand les chamelons ont tété leurs mères et qu'il y a tant de lait qu'il est resté après l'alimentation des petits de quoi remplir une écuelle, alors à ce moment, quand sa fille va boire son lait, d'autorité, il lui pose comme condition: dit Bissmillah. Sa prédication à l'égard de sa fille se limitait à ces deux recommandations.

C'est vrai qu'il la réveille le matin de bonheur en lui disant parfois: lève-toi prier. La fille n'a jamais appliqué cet ordre dit du bout des lèvres et lui-même n'y a jamais vraiment veillé. Il a toujours signifié: amène-moi l'écuelle pour traire les chamelles, avant qu'elles ne partent.

Les autres obligations religieuses sont toujours passées au compte des pertes plutôt que des profits.

Le jeûne du Ramadan, Aoueïliyène ne l'a pas dans sa tradition. Il en entend parler, il lui arrive de voir des gens l'observer, pas des gens comme lui, d'autres, mais la plupart du temps le Ramadan passe inaperçu. Le calendrier lunaire n'est pas tenu pour l'année, on le suit seulement pour les nuits de lumière et d'obscurité pour le mois en cours. On voit des croissants sans les distinguer les uns des autres, sans leur donner des noms. Seul le calendrier solaire qui fixe les saisons et concerne les changements du temps le préoccupe. De toute façon, l'idée de jeûner le fait sourire et ne lui est jamais venu à l'esprit. Il n'a pas été élevé sur les genoux de Cheikh Malaïnine. Ce n'est pas qu'il craignît ou qu'il ne connût souvent la faim et la soif. Ce sont des compagnons habituels, rôdant toujours autour de lui, l'accompagnant souvent. La seule chose qui lui manquât, dont il ne s'était jamais avisé, pour jeûner perpétuellement -comme Bellahi O. Abdel Kader- c'est l'intention. Bellahi avait jeûné pendant vingt ans. Il dut faire une interruption de quelques années pour pouvoir sentir qu'il jeûnait.

Aoueïliyène avait simplement, la plupart des jours de l'année, faim et soif.


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