Maitre Mine : “Il faut que tous ceux qui ont participé au saccage du pays répondent de leurs actes à la hauteur des forfaits commis”
Le Calame : On entend très peu la
voix de la société civile mauritanienne dans le combat contre la corruption
alors qu’elle devrait en être le fer de lance. Que vous inspirent les
recommandations du rapport de la CEP sur la gestion de l’ancien président Aziz
que la justice a commencé à mettre en œuvre ?
Maître Mine Abdoullah : La voix
de la Société Civile ne s’est jamais tue ; elle s’est toujours fait entendre à
chaque fois que de besoin. Son combat est permanent pour l’ancrage de la
démocratie et l’enracinement de l’Etat de droit, lesquels supposent l’exercice
plein et entier des libertés, le respect par les 3 pouvoirs que sont
l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire des droits des citoyens tels que
consacrés par la Constitution, les lois et règlements de la République et les
conventions et traités auxquels la Mauritanie a souscrit…
La société civile, qui est une sentinelle mais aussi un lanceur d’alerte, se bat aussi pour l’effectivité de la bonne gouvernance et la bonne gestion des biens de l’Etat.
Pour en revenir au dernier aspect de votre question, nous estimons que la mise en place de la CEP (première du genre en Mauritanie), le travail qu’elle a effectué et le rapport qu’elle a produit sont à saluer.
Mais, la société civile, tout en se félicitant de l’initiative et de
l’action réalisée, exige que le dossier, désormais entre les mains de la
justice, soit mené jusqu’au bout, conformément aux textes et que tous ceux qui,
sont cités dans le rapport, répondent de leurs actes à la hauteur des forfaits
commis.
-Avec les préjudices qu’il estime avoir subis d’abord ce rapport, le
gouvernement s’est attaché les services d’un collectif d’avocats. Quelle contribution
pourrait apportez la société civile dont vous êtes l’un des acteurs ?
- Comme, je l’ai dit tantôt, la société civile se bat pour le respect des
droits ; que ces droits soient ceux d’un particulier ou de l’Etat, c’est du
pareil au même, étant entendu que le détournement des biens de l’Etat, leur
accaparement par certains alors qu’ils appartiennent à tous les citoyens,
constituent autant de préjudices contre lesquels s’élève la société civile,
laquelle ne pourrait qu’être heureuse d’apporter son concours à toute action
dont le but est de les recouvrer et les arracher des mains de ceux qui s’en
étaient illégalement saisis.
La société civile s’organise encore plus et pourrait certainement mettre en
place une plateforme, un cadre pour mieux apporter le concours dont aurait
besoin le collectif des avocats commis par l’Etat pour défendre ses intérêts
dans ce dossier extrêmement important. Je puis vous assurer, en tout cas, que
que la société civile jouera sa partition…
La Mauritanie dispose d’une stratégie de lutte contre la corruption qui
conduit à sa criminalisation. Quelle évaluation vous faites de ces instruments
?
-Plus que la stratégie de lutte contre la corruption à laquelle vous faites
allusion, la Mauritanie dispose d’une loi contre ce fléau, sans compter le code
pénal. Mais des infractions comme la corruption, le détournement, la concussion
– commis généralement par des fonctionnaires – sont rarement réprimés.
Certes, des responsables accusés de ces infractions ont été emprisonnés
mais, ils sont, soit libérés faute de preuves, soit ils sont relâchés sans
jugement. Cela heurte la morale et l’éthique, cela ne saurait continuer dans un
Etat qui se veut de droit où de telles pratiques doivent être bannies à jamais
et leurs auteurs frappés du sceau de l’infamie… C’est dire que, dans la
pratique, les instruments dont vous parlez ne semblent pas bien effectifs – en
tout cas pas bien appliqués.
-En arrivant au pouvoir, l’ancien président s’est présenté en pourfendeur
de la gabegie. Et pourtant à l’arrivée, le constat est là, la corruption a
gangrené le pays, en dépit de la création des commissions de passation des
marchés publics, de l’existence de l’IGE et de la Cour des Comptes. Est-ce à
dire que ces structures ne jouent pas leur rôle ?
-Ce n’est pas les mécanismes ou les lois qui manquent, c’est généralement
l’application des textes qui fait défaut. Il existe, hélas, un fossé
considérable entre le formalisme des textes et la réalité sur le terrain. Car
il ne sert à rien d’avoir l’IGE, une Cour des Compte, des commissions de
passation de marchés si leurs rapports de l’IGE ne sont pas suivis
d’effet.
Le grand avantage de la loi sur les marchés publics, celle de la lutte
contre la corruption (notamment des agents publics), la loi sur le
Partenariat-Public-Privé (et leurs décrets d’application) c’est surtout
d’éviter des marchés de gré-à-gré dont l’opacité et la complaisance se passent
de commentaire. Mais encore faut-il que les marchés passés par l’Etat ou ses
démembrements se passent dans la transparence et dans le respect des textes.
C’est hélas loin d’être le cas. Et à l’arrivée, comme vous dites, la lutte
contre la gabegie, perçue au début, par beaucoup, comme un règlement de comptes
contre certains, n’a pas donné les résultats attendus.
Vous présidez la Coalition Mauritanienne « PLUBLIEZ CE QUE VOUS PAYEZ ».
Pouvez-vous nous dire ses objectifs et ces réalisations ?
-La Coalition Mauritanienne « Publiez Ce Que Vous Payez » (PCQVP) (en
anglais « Publish What You Pay » – PWYP) a surtout pour objectif de jeter un
regard sur la transparence (de gestion) dans les industries extractives. En
effet, il n’échappe à personne que les revenus tirés des pays (d’accueil) par
les sociétés d’extraction ne sont pas toujours connus du public, tout comme les
paiements qu’elles effectuent en faveur des Etats.
L’exploitation se fait aussi, souvent, dans le non-respect des règles liées
à l’environnement ou au bénéfice que doivent avoir les communautés locales, en
termes surtout d’infrastructures de base. On a parfois l’impression que
lesdites sociétés ne se préoccupent que des revenus qu’elles peuvent tirer sans
tenir compte de l’intérêt des populations locales ou de l’Etat d’accueil.
Or, ces sociétés ont un devoir de redevabilité à l’égard des habitants des
villes extractives… Depuis des années, PCQVP, avec le concours de son
partenaire privilégié (la Fédération Luthérienne Mondiale – FLM) organise des
ateliers de formation et des campagnes de sensibilisation en faveur des
communautés, des élus locaux, des points focaux, des organisations de la
société civile, de la presse autour de thèmes aussi variés que la connaissance
de leurs droits et la capacité à les revendiquer auprès des porteurs de devoirs
; sur la fiscalité minière…
Dans les villes minières, notamment à Akjoujt, Zouerate ou Nouadhibou, tout
au long de l’année, PCQVP s’investit en organisant ce genre d’ateliers, de
campagnes ou de sessions. C’est ainsi que, pendant une année, PCQVP a réalisé
plusieurs ateliers pour l’habilitation communautaire en faveur de 250 femmes
chefs de ménages pauvres à Akjoujt… La liste des réalisations est longue et il
serait, peut-être fastidieux de les énumérer ici.
Par ailleurs, avec le concours d’autres ONG et associations, PCQVP a
apporté une participation significative à l’élaboration et l’adoption d’un Code
de Conduite de la Société Civile, et a joué son rôle dans le Comité ITIE.
- Quel rôle doit jouer la société civile dans la croisade contre la
corruption ? Pouvez-vous nous dire brièvement ses forces et ses faiblesses ? On
ne la voit presque, que lors des séminaires ?
-Je l’ai dit tantôt que la société civile a un rôle de veille, de
sentinelle et, maintenant, de lanceur d’alerte. La société civile a, de tout
temps, dénoncé le viol des libertés et lutté pour une Mauritanie égalitaire,
débarrassée des tares qui minent parfois son tissu social. Elle fait de la
lutte contre la corruption un sacerdoce car il s’agit d’un fléau qui freine le
développement et corrompt les bonnes mœurs.
Hélas, ce combat n’est pas facile et ne saurait être gagné sans une volonté
politique affirmée et la détermination d’un pouvoir judiciaire. Néanmoins, avec
l’avènement du Président Mohamed Cheikh El Ghazouani, on peut considérer qu’il
y a des signaux encourageants pour mener à bien le combat contre la corruption.
S’agissant des forces de la société civile, elles résident dans sa capacité
de dénonciation et sa détermination à mettre à nue toutes les formes
d’irrespect des règles ou de viol des droits. Ses faiblesses sont énormes et
sont surtout liées à son manque de moyens, la difficulté à avoir le soutien de
partenaires sérieux mais aussi le regard peu amène que les pouvoirs publics ont
pour elle.
- Que pensez-vous des rapports que publie ITIE ? Vu le rapport de la CEP, ce secteur est miné par la grande corruption.
-Je pense que les rapports que publie l’ITIE (Initiative de Transparence
des Industries Extractives) sont faits dans les règles de l’art. Maintenant,
est-ce que leur contenu, leurs conclusions et recommandations sont pris en
compte par l’Etat ? Telle est la question.
S’agissant du rapport de la CEP, il semble accablant et, pour cette raison,
le pouvoir judiciaire saisi, devra aller jusqu’au bout pour que tous ceux qui
sont impliqués répondent de leurs actes. La Mauritanie qui tire ses principaux
revenus des mines (fer, or…) et qui se prépare pour l’exploitation du gaz, ne
saurait continuer à souffrir du comportement des corrompus et des
corrupteurs.
En tout cas, c’est l’occasion de saluer le rapport de la CEP et féliciter les membres de la Commission pour ce travail qui, certainement, fera date.
Propos recueillis par Dalay Lam

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